PNEUS D’OCCASION
L’état des lieux après la mesure interdisant l’importation
par Yaya KANTE
Entrepôts de pneus d'occasion "venants" sur les Allées Papa Gueye Fall |
Suite à l’accident de Sikilo, l’Etat, lors d’une réunion interministérielle, avait pris des mesures, parmi lesquelles, l’interdiction de l’importation des pneus d’occasion. Communément appelés « venants », ces pneus bon marché constituent une alternative au pneu neuf qui coûte plus cher. Immersion dans quelques endroits notables de vente à Dakar-plateau.
Ce
samedi, 18 mars, aux environs de 10 heures sur les allées Papa Gueye Fall,
barrées pour les besoins des travaux du tracé du BRT. Hormis quelques motards
récalcitrants qui se faufilent entre les barrières, il n’y a presque pas de
circulation. Après la grande mosquée, dans le sens RTS-Petersen, des piles de pneus
frappent le regard des passants. De l’autre côté de la rue, près de l’institut qui porte
le même nom que les allées, une ruelle de quelques mètres débouche sur un
endroit dominé par des bâtisses à deux niveaux, pour la plupart. Ces bâtiments
font office d’entrepôts de pneus venants.
Ici le décor est marqué par des murs et de sol noircis par une fine poudre qui
s’échappe des pneus, et aussi de la peinture utilisée afin de les rendre plus reluisants.
Les lieux ne désemplissent pas, clients, vendeurs, intermédiaires et livreurs se
côtoient, certains sirotent du café et parlent de l’actualité politique,
notamment de l’hospitalisation d’Ousmane Sonko. Khadim, un jeune commerçant,
balèze et très loquace, débarque à bord d’une moto et aborde les personnes
étrangères aux lieux, les prenant pour des clients. Coup de bol, il tombe sur
un potentiel acheteur. Après les salutations d’usage, Khadim se veut rassurant
quant aux lendemains des pneus venants, il parle avec désinvolture de la mesure
d’interdiction de l’importation des pneus d’occasion « c’est impossible d’interdire les pneus venants, nous sommes dans
un pays pauvre ce n’est pas tout le monde qui peut s’acheter de pneus neufs,
qui coûtent excessivement chers, un pneu 15 neuf coute plus de 70.000 FCFA,
ici on le vend entre 15.000 et 20.000 FCFA ». Il assure que les pneus
venants qu’il vend sont abordables et sont de très bonne qualité « Il y a de pneus d’occasion en très
bon état et de bonne marque comme Michelin et qui sont plus bons que certains
pneus neufs », renchéri-t-il. Cheikh, un jeune intermédiaire (rangouman), taciturne si l’on s’en tient
aux dires de Khadim, affirme que les importateurs continuent d’alimenter le
marché comme si de rien n’était « chaque
semaine des conteneurs sont déchargés, je n’ai pas constaté une baisse
d’importation, le marché est toujours inondés de pneus d’occasion, c’est plutôt les clients qui manquent »,
fait-t-il savoir.
Les
pneus (venants) d’occasion pas prêts à disparaitre
A
la sortie des magasins, se trouve l’atelier d’un certain Pape, la quarantaine,
vulcanisateur de son état. Il est à pied d’œuvre, dans un tas de pneus qui laisse
à peine apparaître le compresseur d’air, on se croirait dans une décharge. Son
modus operandi consiste à enduire la jante d’huile de vidange, prendre quelques
journaux qu’il insère entre celle-ci et le pneu, et procède au montage puis au
pompage, le tour est joué. Pour lui, l’économie des pneus d’occasion a de beaux
jours devant elle. « Le gouvernement
bluffe, ils (les autorités) savent pertinemment que c’est impossible
d’interdire les pneus venants, en tout cas, pas dans les dix ans à venir ;
la décision du gouvernement n’est pas fondée, elle est prise sous le coup de
l’émotion », fustige-t-il. L’importation des pneus d’occasion continue
de plus belle selon Pape, il en veut pour preuve la hausse du nombre de
conteneur déchargé sur les lieux et à Thiaroye, autre endroit de commerce de
pneus. « Pas plus tard qu’hier on a déchargé un conteneur ici et
deux autres à Thiaroye» renseigne-t-il. Ahmeth, un mécanicien auto, venu
acheter de pneus pour un véhicule particulier, est contre l’interdiction des
pneus venants, pour lui, à l’impossible nul n’est tenu « on ne peut pas se passer
des pneus venants les autorités le savent, elles étaient dans l’émoi et il
fallait prendre des mesures et elles l’ont fait, c’est juste ça. Un pneu 16
neuf Michelin coûte plus 100.000 FCFA tandis que je viens d’en acheter un
d’occasion à 20.000 FCFA voyez-vous la différence », interroge-t-il.
Il enchaine : « si toutefois on
venait à appliquer la mesure d’interdiction, j’en doute fort, je serais obligé
de vendre ou de garer ma voiture et j’en connais beaucoup qui feront comme moi ».
Il poursuit « je connais des
étrangers qui viennent acheter des pneus, l’impact de l’interdiction dépasse
nos frontières ».
Beaucoup
de pneus sont réexportés vers les pays voisins
A la
rue Felix Faure, entre le rond-point Petersen et l’échangeur de Pompier, Dakhar gui (le tamarinier), autre haut lieu de vente.
Paradoxalement c’est un fromager qui est
le point de repère, la rue est très mouvementée, charretiers et automobilistes
se disputent la voie, ici tout renvoie aux pneus. Cheikh, un as du business de pneus d’occasion
est plutôt inquiet quant au devenir de son activité. « L’Etat doit revenir sur sa décision
d’interdire l’importation des pneus venants, à mon avis c’est une mesure inefficace,
parce les pneus neufs aussi explosent
sous l’effet du surcharge et l’excès de vitesse, qui sont les principales causes
des accidents », précise-t-il. Même
si pour le moment, on semble oublier la mesure d’interdiction, Cheikh n’est pas
pour autant rassuré, cette mesure est comme une épée de Damoclès, « notre commerce est sérieusement menacé, je
touche du bois, il suffit qu’il y ait un autre accident grave pour que l’Etat
revienne à la charge », prévient-il, avec un air qui dénote l’anxiété.
Les pneus neufs sont très chers et hors de portée pour beaucoup de
transporteurs et chauffeurs « les
pneus des camions 22,5 coûtent entre 70.000 et 80.000 FCFA tandis que pour les
neufs, vous déboursez au minimum 200.000 FCFA, pour les marques les moins
chères» compare-t-il. Tout près de chez Cheikh se trouve un magasin, tenu
par Dame, un jeune volubile et très taquin « bo
ma fayul du ma wax, (ndlr : tu me paies sinon je ne vais pas parler)» lâche-t-il
de prime abord. D’après lui, il y a des pneus d’occasion de qualité et
naturellement ceux-ci coutent un peu plus cher, donc c’est aux clients d’être
un peu regardant sur la qualité et de changer les pneus à temps. L’Etat avant
de prendre certaines décisions doit prendre en compte les réalités du pays,
mais doit aussi et surtout parler avec les concernés pour essayer de trouver
des solutions durables. « Le
problème est que les chauffeurs rechignent à changer de pneus. Ils roulent avec
des pneus très usés, ils attendent
qu’ils éclatent pour les changer, le mieux serait d’exiger des visites
techniques très rigoureuses, les gendarmes et les policiers doivent vérifier l’état
des pneus lors des contrôles de routine», dixit Dame. A quelques encablures
de chez Cheikh une camionnette chargée de pneu, doit rallier la Guinée-Bissau,
le propriétaire, Amadou parle un wolof à peine compréhensible, qui fait tilt.
En fait il est bissau-guinéen et est un client de Cheikh, il vient fréquemment
à Dakar pour acheter des pneus qu’il achemine vers son pays. « Les pays africains ont besoin des
pneus d’occasion, qui coutent trois ou quatre fois moins chers, nous n’avons
pas assez de moyens pour acheter de pneus neufs. Depuis 2015 j’achète des pneus
chez Cheikh, et ce, toutes les dimensions, du numéro 13 au numéro 22,5, il vend
de très bons pneus », témoigne-t-il.
Mamadou Yaya KANTE
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